"Elody R,

Bénévole chez Help Syria, réalise des articles qui ont pour ambition de permettre une meilleure compréhension des thématiques, nombreuses et complexes, qui touchent la population syrienne dans le contexte actuel du conflit. Ayant une formation en sciences sociales, elle vit actuellement entre Nyon, sa ville d’origine, et Bruxelles, où elle réalise un Master en coopération internationale et développement."

 

Les défis de l’acheminement de l’aide humanitaire aux populations ciblées en Syrie

 

Dans la nuit du 19 septembre dernier, un convoi humanitaire des Nations unies et du Croissant-Rouge Syrien a été attaqué pendant plus de deux heures, tuant 20 civils dont des bénévoles et chauffeurs du convoi, ainsi que le directeur d’antenne locale du Croissant-Rouge syrien, Omar Barakat. Après une semaine de cessez-le-feu, des dizaines de milliers de personnes se sont retrouvées sans accès aux biens de premières nécessité (eau, nourriture, abri et soins médicaux). En plus de les priver de ces biens, c’est toutes les opérations humanitaires menées à travers les territoires occupés qui ont été mis à mal, puisque l’ensemble des autres convois humanitaires en direction de la Syrie, devant aider 270'000 syriens, ont été suspendus, puis remis sur pied 48 heures plus tard.

Bien qu’une enquête immédiate et indépendante ait été ouverte par les Nations Unies, le gouvernement syrien est soupçonné d’avoir délibérément bombardé l’entrepôt du Croissant-Rouge syrien ou le convoi s’était arrêté pour la nuit. Selon Amnesty International, cela représente une violation du droit international. Les Nations Unies déplorent cette attaque comme un nouveau crime de guerre commis par le gouvernement syrien contre ses propres civils.

« La notification du convoi - qui devait atteindre environ 78.000 personnes - avait été transmise à toutes les parties au conflit et le convoi était clairement identifié comme humanitaire (…) Il ne peut y avoir aucune explication ou excuse, aucune raison ou justification de faire la guerre à des travailleurs humanitaires courageux et désintéressés essayant d'atteindre leurs concitoyens qui ont désespérément besoin d'aide. (…) Si cette attaque impitoyable a visé délibérément des humanitaires, cela constituerait un crime de guerre » Stephen O’Brien, Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires et coordonnateur des secours d’urgence, au 20 septembre 2016

En pleine 71ème assemblée générale des nations unies se tenant à Genève, la situation de la Syrie devient de plus en plus dangereuse, autant pour les syriens restés sur place que pour l’aide humanitaire, qui en est gravement compromise. 5 ans après le début de la guerre en République Arabe de Syrie, les statistiques ne cessent de rappeler l’ampleur de la catastrophe humanitaire que représente ce conflit. Fin 2015, l’ONU estime que 250'000 personnes ont trouvé la mort depuis le début du conflit. 7,6 millions de civils ont été déplacés à l’intérieur du pays (dont la moitié sont des enfants) tandis que 4,6 millions d’autres ont été contraint de trouver refuge ailleurs. Au total, C’est plus de 50% de la population syrienne qui est déplacée. Depuis Février 2016 uniquement, plus de 400'000 syriens ont dû être déplacés à cause de la guerre dans le nord, le nord est et sud de la Syrie.

Afin de comprendre les défis de l’acheminent de l’aide humanitaire en Syrie, c’est le contexte global actuel qu’il est important de rappeler, ainsi que les nombreux crimes de guerres commis qui participent à faire de la Syrie une région particulière violente et instable.

Le contexte global : acteurs au niveau national et international


Carte de la Syrie de mai 2016 - http://www.liberation.fr/planete/2016/05/24/les-quatre-fronts-de-la-guerre-contre-l-etat-islamique_1454916

Premièrement, le gouvernement syrien est soupçonné de mener régulièrement des attaques aveugles ou visant délibérément les civils des zones encore densément peuplées. Avec l’argument de vouloir éradiquer le terrorisme, notamment du groupe Etat Islamique, il mène des bombardements de zones d’habitation, d’établissement médicaux et hôpitaux, mais aussi d’attaques chimiques, notamment au chlore. Les nombreux sièges entrepris régulièrement par les forces gouvernementales piègent les populations et les privent de tout accès aux services de première nécessité – c’est une forme de privation d’aide humanitaire. Amnesty International dénonce aussi l’arrestation arbitraire de membres du personnel de santé.

L’Etat islamique, qui est présent aujourd’hui sur une grande partie du territoire syrien, est à l’origine d’attaques aveugles contre le gouvernement mais qui a aussi visé délibérément des civils. On dénombre notamment des attaques chimiques, homicides illégaux, disparitions forcées, exécutions publiques, décapitations, enlèvements et prise d’otages. Comme le gouvernement syrien, l’EI a aussi assiégé des zones civiles pour des intérêts géopolitiques. Alep, deuxième ville du pays, est d’une grande important géopolitique, et est au cœur des conflits, ce qui en fait un territoire très sensible, encore plus pour les populations qui vivent encore sur place. Plus généralement, l’avancée de l’EI en territoire syrien et ses ambitions de rattacher les territoires conquis avec ceux de l’Irak, mettant en danger l’ensemble de la sécurité de la région.

Au milieu, les groupes armés non étatiques come l’armée syrienne libre, Ahrar al Sham et Front al Nosra, dans leur combat pour libérer certains territoires des mains de l’EI, effectuent aussi des bombardements dans des secteurs habités par des civils.

Au niveau international cette fois, depuis septembre 2014, une coalition internationale (Etats-Unis, Grande- Bretagne et France), mène toujours des frappes aériennes contre l’EI et les autres groupes armés dans le nord et l’est du pays. 300 civils auraient été tués selon Amnesty International. Récemment, un bombardement mené par les Etats-Unis a fait état de 90 morts. Pensant bombarder une position de l’EI, c’est en fait des soldats syriens qui ont été touchés.Depuis le 30 septembre 2015, c’est la Russie, alliée du gouvernement syrien, qui mène des frappes aériennes officiellement contre les groupes armés d’opposition et l’EI, tuant 600 civils et mettant hors service 12 établissement médicaux en 2015. Israël est aussi soupçonnée d’être à l’origine d’attaques visant le territoire syrien durant la dernière année du conflit.

Dans un tel contexte, il devient difficile non seulement d’identifier où se trouve chaque groupe politique sur le terrain mais aussi de pouvoir leur attribuer clairement des attaques précises ou bombardements, sachant que les intérêts de chaque partie sont multiples, complexes et le plus souvent opposés. L’ensemble de ce contexte de violence chaotique restreint l’accès des organisations humanitaires qui, si leur but est de venir en aide aux populations, doivent aussi veilleur à la réalisation de leurs opérations avec le plus de sécurité possible.

Les résolutions pour la Syrie des Nations Unies

Les résolutions 2165, 2191 et 2258 adoptées par le conseil de sécurité des nations unies entre 2014 et 2015 permettent aux agences des nations unies d’acheminer de l’aide humanitaire (nourriture, hygiène, santé, éducation et nutrition) jusqu’au 10 janvier 2017. Le gouvernement syrien est prévenu de chaque nouveau convoi entrant dans son pays et des accords ont été faits avec les pays voisins pour la mise en place de ces aides.

Trois voies d’accès du territoire syrien sont utilisées par les Nations Unies : depuis Ramtha, ville jordanienne au sud oust de la Syrie ; Bab al-Salam et Bab al-Hawa au Nord-ouest de la frontière turco-syrienne. Ces trois portes d’entrées sont contrôlées actuellement par l’armée syrienne libre, étant un gage de confiance pour un transport des convois directement acheminés jusqu’aux populations touchées, ne risquant pas une mise à main de la part du gouvernement.

Au jour d’aujourd’hui, plus d’un million six cents mille personnes résidant en Syrie ont pu bénéficier de l’aide humanitaire de l’UNHCR, dont presque 450'000 dans la région d’Alep et de presque 400’00 dans la région rurale de Damascus. Entre Juillet 2015 et Juillet 2016, ce sont un peu plus de 9 milles camions d’aide humanitaire des Nations Unies qui ont pu entrer en territoire syrien. Pourtant, au niveau du budget, cela ne représente que 60% de l’aide humanitaire demandée initialement.

De nombreuses ONG syriennes sont aussi présentes sur le terrain, indispensables à une réponse humanitaire complète. Elles ne doivent donc pas être perçues comme seul complément aux actions onusiennes, mais comme des partenaires ayant un réel potentiel d’action, tant dans la récolte et l’acheminement des biens de premières nécessité, que la mise à jour quotidienne de la situation locale grâce à leurs contacts sur place.

L’entrave de l’aide humanitaire comme nouvelle tactique de guerre

Le 24 septembre dernier, le vice-premier ministre syrien Walid Al-Moualem, lors de l’assemblée générale des Nations Unies, déclarait que son gouvernement a « toujours salué les efforts internationaux pour contrer le terrorisme en Syrie », tout en soulignant « le besoin de coordonner de tels efforts avec le gouvernement de la République arabe syrienne et l'Armée arabe syrienne, qui combat le terrorisme sur le terrain depuis plus de cinq ans ».

La coordination internationale se heurte donc à des enjeux diplomatiques importants, et n’est pas forcément la bienvenue, car elle peut être perçue comme une interférence occidentale dans les affaires du gouvernement. Il ajoute ensuite que les « vrais amis du peuple syrien », qui permettent à l’armée syrienne de contribuer efficacement à la guerre contre le terrorisme sur sol syrien seraient, entre autres, la Fédération de Russie et l’Iran.

Le même jour, Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon a dénoncé l’utilisation d’armes incendiaires et de bombes antiatomiques, Suite à une annonce d’offensive à l’Est d’Alep de la part du gouvernement syrien (appuyé, notamment en armement, par la Russie), faisant de ces bombardements « les plus intense depuis le début du conflit syrien ».

L’utilisation répétée et constante de ce type d’armes, malgré les quelques cessez-le-feu mis en place grâce aux négociations mais qui restent fragiles, sont problématiques car ils frappent des zones fortement peuplées, sans considération pour les civils. C’est le cas notamment des quartiers rebelles autour d’Alep, qui sont pourtant l’entrée de deux des trois voies principales de l’aide humanitaire.

Le non accès ou du moins l’entrave à l’aide humanitaire seraient aujourd’hui utilisés par le gouvernement syrien comme « moyen de pression », selon ‪Nadim Houry‬‪, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. La famine, le manque d’accès aux soins et plus généralement aux premières nécessités, deviennent donc une autre méthode pour faire indirectement la guerre. ‬

Selon le droit international humanitaire, toutes les parties au conflit doivent autoriser et faciliter un acheminement rapide, efficace, sans entrave de l’aide humanitaire aux civils. Il est donc désormais plus que nécessaire de condamner les bombardements à répétitions et l’instaurer des cessez-le-feu durables. L’ensemble de la communauté internationale se doit de prendre des mesures effectives et cohérentes afin d’améliorer les conditions sur place. Le déblocage de fond doit s’accompagner d’actions diplomatiques concrètes et immédiates, au moins pour que l’aide humanitaire des ONG et des Nations Unies puissent continuer.

Aujourd’hui, la majeure partie des crimes de guerres, violations du droit international humanitaire et les nombreuses atteintes aux droits humains menées depuis 5 ans sur le territoire syrien restent impunis. Face à un « ennemi terroriste » impossible d’être clairement identifié, où aucune des parties n’est exempte d’erreurs, c’est le peuple syrien qui doit être au centre des préoccupations et non pas les intérêts géopolitiques. Il faut d’urgence mettre en place un consensus politique européen et mondial en ce qui concerne la situation en Syrie, car c’est la stabilité politique de toute une région qui est mise en danger.

Références :

http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=38069#.V-fY9WW1J34

http://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/160915%20syria%20flash%20update%20cccm%20snfi%20protection.pdf

http://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/160921%20syria%20flash%20update%20cccm%20snfi%20protection.pdf

http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=38159#.V-faZWW1J34

http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=38079#.V-LNz3fpMWJ

http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=38161#.V-fcsmW1J34

http://www.liberation.fr/debats/2016/09/19/sommet-sur-les-refugies-a-l-onu-resoudre-le-conflit-syrien-est-une-urgence_1501867

https://labs.letemps.ch/interactive/2016/syrie-5-ans/#_/2

https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2016/02/syrias-refugee-crisis-in-numbers/
https://www.amnesty.org/fr/countries/middle-east-and-north-africa/syria/report-syria/
https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2016/09/syria-horrific-attack-on-un-aid-convoy-is-a-flagrant-violation-of-international-law/

http://www.un.org/apps/newsFr/infocusRelF.asp?infocusID=103&Body=Syrie&Body1=
https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2015/09/syrias-refugee-crisis-in-numbers/
http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/03/15/syrie5ans-les-chiffres-qui-montrent-l-ampleur-de-la-guerre_4883214_4355770.html
http://www.unhcr.org/fr/syr.html

http://ec.europa.eu/echo/files/aid/countries/factsheets/syria_fr.pdf

http://www.middleeasteye.net/fr/reportages/les-rouages-internes-de-l-acheminement-de-l-aide-humanitaire-en-syrie-1776363749

https://www.humanitarianresponse.info/fr/system/files/documents/files/cnv_syr_xb_regional_jul_160810_en.pdf

 

 

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